Nicolas Guillermou : Janvier 2025, dans une chambre d’hôpital, Jacky Lorenzetti, le propriétaire du club de rugby du Racing 92, signe depuis son lit la vente de Paris La Défense Arena. « Plutôt qu’une émotion qui remonte, c’est une larme qui descend », confie-t-il. « C’est émouvant, parce que c’est quand même un peu l’œuvre d’une vie ». Cette œuvre change de main pour rejoindre l’Empire Live Nation, leader mondial du spectacle vivant. 600 millions d’euros, la plus grande salle couverte d’Europe, 45 000 places en configuration concert, 9 ans d’histoire tumultueuse. Bienvenue dans les coulisses d’un projet fou qui aura survécu à 23 recours administratifs pour devenir aujourd’hui incontournable.
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Nicolas Guillermou : Pour comprendre ce deal stratégique, il faut remonter aux origines. Quand Jacky Lorenzetti rachète le Racing 92, il découvre une réalité brutale. L’économie du rugby français ne tient pas sans recettes de billetterie solide. En regardant le bilan, je me suis dit, ce n’est pas possible. Or au Racing, elle était catastrophique. Il retrouve même, encadré dans son bureau, le chèque de la dernière recette d’un match à Colombe, avant son rachat, 14 euros. Oui, 14 euros. L’idée germe alors. Construire une salle de spectacle géante, capable de générer des revenus massifs, bien au-delà des simples matchs de rugby. Un « stalle », moitié stade, moitié salle. L’architecte Christian de Porzamparc est choisi en février 2011 pour concevoir ce projet pharaonique. Mais rien ne se passe comme prévu. Pendant sa gestation chaotique, l’aréna affrontera 23 recours contre son permis de construire. Des associations de riverains craignent des nuisances sonores. Des opposants politiques dénoncent le projet. En avril 2012, on voit Jacky Lorenzetti descendre dans la rue, déguisée en quasi-gilet jaune, mégaphone à la main, entourée de drapeaux de la CGT, manifester au pied de l’immeuble de l’association qui bloque les travaux. Nous étions 500, avec l’entraîneur de l’époque Pierre Berbizier et les joueurs. Il faisait froid, c’était un moment difficile. Mais les travaux finissent par redémarrer en 2013. Durée prévue, 37 mois. La livraison est annoncée pour septembre 2017 et accusera malgré tout 9 mois de retard. Le coût final dépasse les 350 millions d’euros, uniquement avec des fonds privés, précise Jacky Lorenzetti. C’est à l’époque la salle modulable la plus chère jamais construite en France. Les caractéristiques sont spectaculaires. Une capacité de 15 289 places en mode rugby et jusqu’à 45 000 en mode concert. La façade est couverte de 592 écailles géantes en aluminium et en verre, éclairées par 3000 rglettes LED pouvant varier en 16 millions de couleurs. A l’intérieur, le plus grand écran du monde de 2400 m² de surface de projection. Initialement, la salle devait avoir un toit rétractable, finalement un toit permanent. La raison ? L’acoustique. Le système d’ouverture et de fermeture n’aurait pas permis une étanchéité suffisante au niveau des décibels pour respecter la tranquillité des habitants lors des concerts des Rolling Stones par exemple. Justement, les Rolling Stones. Octobre 2017, la salle ouvre enfin ses portes. Trois concerts historiques, les 19, 22 et 25 octobre inaugurent le lieu. Quand les premières notes des Rolling Stones sont tombées, le soir de l’inauguration, j’avais des traces d’humilité au coin des yeux, se souvient Lorenzetti. Keith Richards est à la guitare devant 40 000 personnes. Le rêve devient réalité. Un mois plus tard, premier match. France-Japon, le 25 novembre 2017. Score nul 23-23, première bronca dans une salle pensée pour l’acoustique. Le Racing 92 inaugure à son tour le 23 décembre face à Toulouse devant 30 000 personnes. Un seul autre match fera le plein. Ensuite, les affluences tournent autour de 10 000 personnes. Trop peu pour une salle de 15 000 places. Car voilà le paradoxe. L’écran géant de 2400 m², trop perturbant pour les joueurs et les coachs. Réduit à 800 m² pour les matchs. La salle surnommée Hangarena par les supporters historiques, attachée au vieux stade Yves-du-Manoir, boudaient. Le bilan Racing Arena est mitigé admet Lorenzetti. Ça n’a pas pris comme je pensais. Le succès phénoménal du spectacle a englouti les espérances du rugby. Mais côté spectacle, justement, c’est le triomphe. La U Arena, renommée Paris Défense Arena en juin 2018, après un contrat de naming de 30 millions d’euros sur 10 ans avec l’établissement public Paris La Défense, devient rapidement incontournable. Bruce Springsteen, Taylor Swift, Kendrick Lamar, Hans Zimmer, Dua Lipa, les plus grands s’y produisent. L’été 2024 marque l’apothéose. Les Jeux Olympiques transforment l’Arena en piscine olympique éphémère. Léon Marchand y décroche 4 médailles d’or. Le plot numéro 4 de sa ligne de nage, relique précieuse, trône désormais quelque part entre ses murs. Pour toujours, cette salle aura quelque chose de Léon Marchand. L’automne 2024 sera un nouveau tournant. Le Masters 1000 de tennis de Paris quitte Bercy pour emménager à l’aréna. Contrat de 10 ans jusqu’en 2035. En parallèle, Le Racing 92 annonce son retour progressif au stade Yves-du-Manoir à Colombes début 2027. Modernisé à l’anglaise, l’aréna ne recevra plus que les matchs de gala. Cette annonce libère le champ pour le spectacle. C’est exactement ce moment que choisit Live Nation pour frapper. Le géant américain, producteur des shows de Beyoncé, Coldplay, Lady Gaga, leader mondial du spectacle vivant, flaire l’opportunité. Angelo Gopee, directeur de Live Nation France, contacte Lorenzetti. Les propriétaires n’étaient pas forcément vendeurs, mais on a su les convaincre de l’ambition qu’on avait. Le deal se négocie pendant plusieurs mois. Montant évoqué anonymement, 600 millions d’euros. Près du double de l’investissement initial. Une salle qui se vend bien est une salle qui se porte bien, résume malicieusement Frédéric Longuépée, président exécutif de l’Arena. Pour Live Nation, l’opération est stratégique. Le groupe possède déjà plusieurs Arenas en Europe. Bruxelles, Amsterdam, Lisbonne, Copenhague. Mais c’est la première salle qu’ils acquièrent en France. Toutes les salles de spectacle, à l’exception de Paris de la Défense Arena et la LDLC Arena à Lyon, appartiennent à des villes ou à des territoires, en délégation de services publics. Ce n’est pas intéressant pour nous, explique Gopee. La Venetian n’avait d’ailleurs pas répondu à l’appel d’offres lancé par la ville de Paris pour la gestion de l’Accor Arena, l’Adidas Arena et le Bataclan. Son rival américain, AEG, avait alors pris 44% des parts. Mais là, opportunité unique. Achetez la plus grande salle d’Europe, 40 000 places, entre 20 000 pour l’Accor Arena et 9 000 pour l’Adidas Arena. Seul le Stade de France fait mieux avec ses 80 000 places. L’ambition affichée est claire. Notre objectif, y accueillir plus de concerts, confirme Angelo Gopee. Depuis deux ans, on voit bien qu’il y a de plus en plus de concerts toute l’année, et on a un magnifique outil à Paris pour accueillir des grands concerts en hiver. Quand on voit la résidence que vient de faire Gims à Nanterre, ou que les Backstreet Boys font à Düsseldorf, Il y a des opportunités à saisir ou à créer. Live Nation promet un programme de modernisation des installations techniques, car actuellement, l’aréna a une contrainte. Il faut plus de deux jours pour monter et démonter un spectacle, contre moins de 24 heures à l’Accor Arena. On se dit qu’il y a des aménagements techniques qui peuvent permettre d’aller plus vite, analyse Gopee. Le modèle est celui des résidences artistiques. Gims vient de tester le concept avec succès. Installer un artiste plusieurs soirs consécutifs optimise les coûts de production, maximise les recettes et crée l’événement. Avec 45 000 places par soir, les revenus potentiels donnent le vertige. L’annonce fait évidemment réagir le secteur. L’inquiétude monte chez les acteurs français du live, face à la place grandissante des géants américains Live Nation et AEG. Ce n’est pas une question de concurrence, c’est une opportunité de business, point, commente Angelo Gopee. On fait 50 concerts par an à l’Accor Arena et AEG est copropriétaire. Ce qu’il faut voir, c’est que cette salle va rester entre les mains d’un entrepreneur, avec une vision et une ambition dans la musique. L’opération reste toutefois soumise à la validation de l’autorité de la concurrence. Cela peut prendre plusieurs mois, mais l’issue ne fait guère de doute. Live Nation récupère un outil stratégique unique. Lorenzetti empoche près de 600 millions d’euros, et le Racing retrouve son stade historique à Colombe. Paris renforce sa position parmi les capitales mondiales du spectacle vivant. Pour le quartier de la Défense, l’impact est considérable. Classé zone touristique depuis 2010, le quartier était désert en soirée. L’Arena a transformé la donne. Les estimations prévoyaient une quarantaine de séances par an. Aujourd’hui, 90 événements pour la saison 2025-2026, dont un tiers de concerts. Restaurants, commerces, transports bénéficient de cette activité nocturne inédite. L’histoire de Paris la Défense Arena résume les mutations de l’événementiel français. Un projet privé pharaonique qui survit à 23 recours, une salle pensée pour le rugby, qui trouve son modèle économique dans le spectacle, un été olympique qui la propulse définitivement, et finalement, un rachat par un géant américain qui fait basculer l’équilibre du marché français. Parie la Défense Arena quand l’événementiel découvre que l’œuvre d’une vie peut devenir un empire de 600 millions d’euros et qu’entre le rêve d’un homme et la stratégie d’un géant mondial, il n’y a finalement que 9 ans d’aventure humaine.
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En janvier 2025, Paris La Défense Arena change de propriétaire et entre dans une nouvelle ère. Le plus grand équipement couvert d’Europe est racheté par Live Nation, leader mondial du spectacle vivant, pour un montant estimé à 600 millions d’euros. Une opération qui dépasse largement le simple cadre immobilier et qui redessine les équilibres du marché événementiel français.
Derrière cette transaction se cache une aventure hors norme. Pensée à l’origine pour soutenir l’économie d’un club de rugby, l’aréna imaginée par Jacky Lorenzetti est devenue en moins de dix ans un outil de production événementielle majeur, capable d’accueillir concerts géants, compétitions internationales et événements mondiaux.
Ce rachat illustre une transformation profonde de l’événementiel : les grandes salles ne sont plus de simples lieux d’accueil, mais de véritables plateformes stratégiques, au cœur des enjeux de billetterie, de production, de programmation et d’attractivité territoriale.
Lorsque Jacky Lorenzetti reprend le Racing 92, il fait un constat sans appel : sans recettes de billetterie solides, le modèle économique du club est fragile. L’idée émerge alors de créer une infrastructure événementielle hybride, capable de générer des revenus bien au-delà du sport.
Le projet confié à l’architecte Christian de Portzamparc en 2011 est ambitieux : construire une salle modulable, à mi-chemin entre stade et salle de spectacle. Mais la production du projet est chaotique. 23 recours administratifs, oppositions locales et tensions politiques ralentissent le chantier. Les travaux ne reprennent réellement qu’en 2013, pour une livraison en 2017, avec neuf mois de retard et un coût final dépassant les 350 millions d’euros, financés intégralement par des fonds privés.
À son ouverture, Paris La Défense Arena est un concentré de technologie événementielle :
Si l’aréna peine à s’imposer durablement comme stade de rugby, elle trouve rapidement son public dans le live entertainment. Rolling Stones, Bruce Springsteen, Taylor Swift, Dua Lipa ou Hans Zimmer s’y succèdent. Le naming Paris La Défense Arena, signé en 2018, ancre définitivement le lieu dans le paysage événementiel international.
L’été 2024 marque un tournant. Les Jeux Olympiques transforment l’aréna en piscine olympique éphémère, offrant au lieu une visibilité mondiale. Quelques mois plus tard, le Masters 1000 de Paris annonce son installation pour dix ans, confirmant la capacité de l’équipement à accueillir des événements sportifs et culturels de très grande ampleur.
En parallèle, le Racing 92 prépare son retour à Colombes, libérant l’aréna de sa contrainte sportive régulière. Le champ est alors totalement ouvert pour le spectacle vivant.
Pour Live Nation, ce rachat est stratégique. Contrairement à la majorité des grandes salles françaises, gérées en délégation de service public, Paris La Défense Arena est un actif privé, offrant une liberté totale de programmation et d’exploitation.
L’objectif est clair :
Avec 45 000 spectateurs par soir, chaque événement devient un levier économique colossal.